Alain Laurent, Consultant en tourisme responsable

Entretien avec Alain Laurent Consultant en tourisme responsable (gérant du cabinet Beira-CFP et cofondateur du réseau T2D2 ), il est l’auteur, notamment, de l’étude « Caractériser le tourisme responsable, facteur de développement durable » publiée en 2003 et, en 2007, d’un guide méthodologique « Culture, tourisme et lutte contre la pauvreté : une approche territoriale […]

Entretien avec Alain Laurent Entretien avec Alain Laurent

Consultant en tourisme responsable (gérant du cabinet Beira-CFP et cofondateur du réseau T2D2 ), il est l’auteur, notamment, de l’étude « Caractériser le tourisme responsable, facteur de développement durable » publiée en 2003 et, en 2007, d’un guide méthodologique « Culture, tourisme et lutte contre la pauvreté : une approche territoriale du développement » (UNESCO).

Pascal Languillon : Le thème du tourisme responsable commence à émerger dans les médias français depuis quelques mois. Comment expliquez-vous qu’on ait attendu si longtemps pour en parler en France, et quel a été le déclic selon vous ?

Alain Laurent : Difficile à dire. Je ne sais pas s’il faut parler de « déclic ». Peut-être plus un effet de mode car les thèmes « durable », « équitable », « éthique », « éco »… sont bien présents dans tous les sujets et tous les médias, y compris financiers. Le qualificatif « responsable » a l’avantage d’être transversal et porteur d’un vrai potentiel de changement en profondeur. « Assumer les conséquences de ses actes » : toutes les nouvelles formes de tourisme, chacune avec ses dominantes et des cultures différentes, montrent un degré de plus dans une responsabilité mieux assumée dans le droit du travail, la qualité des emplois et la rémunération, la protection des environnements, le respect et la mise en valeur de valeurs et témoignages culturels etc. Il est possible que le tourisme équitable, donc « responsable », ait bénéficié de l’essor du commerce équitable depuis sa présence dans la grande distribution.

PL : Existe t’il un danger de voir les termes « responsables » et « solidaires » recyclés à toutes les sauces marketing au sein de l’offre des grands tours opérateurs ? Comment faire la part des choses quand on a peu de temps pour comparer les offres ?

AL :C’est non seulement un danger mais un risque de mort. Après le grand recyclage des valeurs par le marketing sans modifications en profondeur des manières de faire, que restera-t-il comme moyen de prouver son engagement et ses nouvelles pratiques ? La question de la référence (label, norme, marque, distinction, notation, classement… peu importe au fond) est pleinement posée. Mais comment vérifier ? Qui garantit que votre steak est réellement bio ? Ou votre café ou t-shirt réellement équitables ? On connaît les faiblesses, les lacunes et les dysfonctionnements à la fois des approches filière et aussi des processus d’évaluation. Mais les marges de progrès existent car la production de biens offre de meilleures possibilités de traçabilité. S’agissant du tourisme, que tout le monde reconnaît comme divers, multiforme, mélangeant les types de productions, de services et de statuts, fondé sur le voyage et l’échange, caractérisé par une offre créant souvent la demande et domaine de concentrations verticales (la filière) et horizontales (les acteurs de même niveau), la difficulté est extrême. Qui garantira jamais que l’offre part des acteurs locaux et n’a pas été imposée par des logiques (économiques) extérieures ? Que la culture n’est pas dévoyée et instrumentalisée, que les propriétaires de terres ne sont pas spoliés, que le projet s’inscrit dans une logique de développement durable, c’est-à-dire global, que le développement côtier ne vide pas l’intérieur, que les infrastructures et les ressources ne sont pas réservées, confisquées ou surexploitées au détriment des populations, que les vacances ne sont pas aussi des vacances de moralité ? La seule piste envisageable est de croiser les informations (les blogs, les forums..), de questionner soigneusement et attentivement l’agence ou l’association, de contacter des clients précédents et de manifester avant, pendant et après son séjour, de la curiosité. Mais il reste à espérer que les premiers pas dans la responsabilité (ATR, ATES, les sites internet et les efforts des grands groupes) soient renforcés, encouragés, prolongés, demandés par les organisations de consommateurs ET les pouvoirs publics. Le tourisme, fer de lance de la libéralisation des marchés de service, doit, parce que son impact est multiforme, montrer l’exemple. L’Organisation Mondiale du Tourisme devrait, sur ce sujet, être beaucoup plus offensive et plus efficace sur le terrain.

PL :Est-il facile, selon vous, de déterminer si un circuit ou un hôtel est responsable ? Croyez-vous à l’efficacité des labels à ce sujet ?

AL :La réponse est évidemment non. Mais tout dépend aussi de ce que l’on souhaite mesurer. De bons salaires et une formation continue ? Faisable. Le respect de normes iso, HQE ou d’économies d’énergie et de ressources rares ? Réalisable. Une répartition des marges qui diminue les taux de fuite de recettes ? Possible. Mais est-ce que la responsabilité des acteurs du tourisme se résume à mieux produire et mieux commercialiser ? Qu’en est-il des effets directs, indirects, cumulés sur les territoires, les infrastructures, les modes de vie, le basculement de cultures ? La diversité économique dans l’espace et dans le temps ? Les modes de vie ? On voit bien que les labels ne viseront que la partie émergée de l’iceberg. A moins que sous la double pression consommateurs-Etat (et des médias entre les deux), des moyens soient alloués à des vérifications techniques plus complètes sur le terrain, sur un mode aléatoire. Après tout, pour des professionnels, l’analyse des impacts territoriaux est un travail d’évaluation qui n’est pas plus compliqué que le contrôle fiscal d’un groupe international. Encore faut-il qu’un point de départ, un point « zéro », soit réalisé, à un moment donné, dans les différentes dimensions du développement durable. La littérature sur le sujet (les fameux indicateurs…) ne manque pas. Mais nous sommes loin de cette configuration.

PL : Vous travaillez actuellement sur un projet pilote d’amélioration des retombées positives des activités du Club Méditerranée sur ses territoires d’implantation. Quelles sont les actions les plus urgentes à entreprendre selon vous pour que les gros tours opérateurs deviennent des entreprises plus responsables ?

AL : Le cas du Club Méditerranée n’est peut-être pas transposable à l’ensemble des grandes entreprises touristiques. Il est en effet emblématique d’un tourisme extra-territorial auto-centré construit autour du concept de « Village ». S’y ajoute une évolution radicale du positionnement sur le haut de gamme depuis quelques années. Le Club Med mène depuis deux ans une réflexion à plusieurs niveaux sur sa responsabilité sociale et environnementale : construction et gestion environnementale des villages, achats éco-responsables, prévention de l’exploitation sexuelle des enfants dans le tourisme, lutte contre les discriminations, réflexion particulière sur le mécanisme de la contribution de ses villages au développement local. Comment mieux ancrer territorialement un Village ? BEIRA-CFP et NT Consulting, en association, ont accepté de relever le défi. Le résultat du partenariat est l’écriture d’un référentiel interne simple sur la notion d’ancrage territorial d’un village et sur la diffusion de bonnes pratiques déjà opérantes, des recommandations précises liées aux enjeux du site d’Albion (île Maurice), des méthodologies et pratiques généralisables dans des villages en fonctionnement, ou en pré ouverture. Une leçon importante du travail sur le terrain a porté sur l’importance de la connaissance fine du paysage d’acteurs pour dégager des idées de partenariats positifs pour toutes les parties prenantes (entrée par les opportunités) ou pour prévenir des difficultés potentielles (entrée par les risques). Ceci rejoint la notion de « point zéro » et de mesure sur le terrain d’un certain nombre d’impacts en plus de la mise en œuvre d’une toute nouvelle politique de dialogue avec les acteurs des territoires immédiats, proches ou plus lointains. Pour moi, l’approche territoriale est un angle de travail très prometteur puisqu’il mène, en toute logique, à remettre en cause certaines pratiques au cœur du management des entreprises mondialisées, par exemple le référencement international des fournisseurs, qui peut priver les entreprises locales de marchés d’équipements importants, ou bien les logiques de compression des coûts de construction au détriment de certains dispositifs d’économie d’énergie coûteux à mettre en place. Il faut aussi, et c’est une leçon de notre travail avec le Club Med, convaincre et argumenter à tous les niveaux de responsabilité de l’entreprise en adaptant les outils aux contraintes techniques. Les enjeux internes sont aussi importants que les enjeux externes pour des multinationales soumises aux exigences des actionnaires, disons pour faire simple une croissance à deux chiffres.

PL : D’une façon générale, observez-vous un glissement progressif du tourisme vers le développement durable ou sommes-nous toujours globalement en train de stagner, voire de régresser avec l’avènement des low-costs aériennes, le succès croissant des énormes paquebots croisières, des formules all-inclusive dans les gros resorts, la multiplication des golfs ?

AL : Vous illustrez ce que je viens de décrire. La concurrence frontale sur les tous les marchés de services obligent les entreprises à une chasse au gaspi pour une productivité sans cesse accrue. Tous les maillons de la chaîne sont tirés vers le bas. Parallèlement, les exigences de diversification de l’offre dans un contexte d’obligation de création d’avantages comparatifs entre concurrents poussent à l’externalisation d’un maximum de coûts environnementaux et à la mobilisation des ressources financières et humaines au détriment, par exemple, des interfaces avec les habitants et les acteurs locaux. La monopolisation des ressources rares, telles l’eau douce, est une des ces regrettables externalisations. Donc, à votre question, je ferais mienne cette maxime « de pessimisme de la raison mais d’optimisme de la volonté ». Sans illusion excessive.

PL :Quels conseils donneriez-vous aux voyageurs soucieux de partir en vacances sans trop bouleverser les équilibres naturels et culturels ?

AL :Comme évoqué, je pense qu’il faut surtout commencer par aiguiser sa curiosité et son sens critique pour débusquer les « vices cachés ». Et puis, bien sûr, privilégier les petites structures locales (un loueur local plutôt qu’Avis) et aussi chez nous en France, les contre-saisons lorsque c’est possible, les transports collectifs (ou la marche à pied et le vélo !), des séjours plus longs et donc moins nombreux, les zones rurales, enclavées ou reculées, et de manière général tout ce qui, à priori, « fait fonctionner le pays » sur une base ni bétonnière ni concentrationnaire ni de « dysneylandisation ». Pour cela, internet est chaque jour de plus en plus essentiel et les sites référençant les offres de qualité sont importants. Mais, là aussi, les preuves, les faits et les mesures du tangible et même de l’intangible sont indispensables. Publié le 30 Août 2007 sur vplp.glebemedia.ca

 

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